Documentation officielle de lAPPEL
Les dangers de la
combustion de déchets et de l’adjonction de mâchefers d’incinération d’ordures
ménagères dans les cimenteries.
Préambule
Le procédé de fabrication du ciment
consiste à « cuire », à haute température (1400 °C), un mélange de
calcaire et d’argile, convenablement dosé et broyé sous la forme d’une
« farine crue », pour le transformer en « clinker ». Le
clinker est un produit granuleux qui, après broyage fin avec des ajouts convenablement
choisis (du gypse, notamment), devient le ciment bien connu de tous, pour les
maçonneries, les travaux du bâtiment et les ouvrages d’art.
La majorité des
cimenteries modernes utilise le procédé dit « en voie sèche », qui
est le plus économique en consommation d’énergie (environ 0,9 KWh, par kg de
clinker). Pour abréger, c’est le procédé que nous retiendrons pour la suite de
ce document.
Le poste « énergie » étant prépondérant dans le prix de revient du ciment, les cimentiers recherchent des combustibles aussi économiques que possible. Notamment, la combustion de déchets dangereux dans les fours à ciment, non seulement peut économiser jusqu’à 25 % du combustible traditionnel (fioul, gaz ou charbons pulvérisés), mais permet également de récupérer une recette financière, recette qui sera d’autant plus élevée que le déchet à brûler sera plus polluant.

Le schéma de principe simplifié
ci-dessus est celui d’une cimenterie en « voie sèche » équipée d’un
four rotatif court, tournant sur des galets. La vitesse de rotation est faible,
de l’ordre d’un tour par minute. Le brûleur fonctionne au gaz, au charbon
pulvérisé ou au fioul lourd. Cette cimenterie est équipée d’un préchauffeur
de type « Humboldt » composé de plusieurs cyclones, dont l’intérieur
est revêtu de matériaux réfractaires. Le dispositif de traitement de fumée est
un simple électrofiltre qui ne retient que les poussières. Il faut noter que le
bon fonctionnement aéraulique des cyclones repose sur la régularité de la
granulométrie et de la densité de la farine crue, ce qui exclut la possibilité
d’y faire passer des déchets hétérogènes grossièrement broyés.
Certains cimentiers utilisent un
combustible liquide de substitution (COMSUB). Celui-ci est élaboré, notamment,
à partir de résidus combustibles hautement toxiques des industries du raffinage,
de la chimie et de la pétrochimie. Ce combustible est brûlé, en mélange avec le
fioul, dans la flamme du four à 1700 °C ce qui, à priori, garantit la
destruction de toutes les molécules toxiques. Mais les métaux lourds, en tant
« qu’éléments premiers », ne sont pas détruits et restent
intrinsèquement toxiques par nature. Au surplus, des molécules (dont les
dioxines) se recombinent lors du refroidissement lent qui résulte de l’échange
thermique nécessaire au préchauffage de la matière. Or, les cimenteries n’ont
généralement qu’un électrofiltre, ou un filtre à manches, en guise de
traitement de fumées, dont le rôle est de limiter les émissions de poussières
et surtout d’éviter la perte de matière à la cheminée. En aucune façon ces
dispositifs de filtration des poussières ne limitent la toxicité des gaz de
fumée.
L’arrêté du 20 septembre 2002
impose, aux cimenteries qui incinèrent des déchets (à compter de 2005), les
mêmes limites de pollution que pour les incinérateurs de déchets ménagers.
Hélas, les normes de pollutions aériennes (comme pour les incinérateurs de
déchets ménagers) y sont exprimées en mg ou ng par m3 normal de
fumée (un mètre cube normal est un volume de gaz d’un mètre cube ramené à 0 °C,
et à la pression atmosphérique du niveau de la mer). Or, il faut savoir qu’une
cimenterie, chauffée par un combustible classique, génère environ 2 Nm3
de fumée par kg de clinker produit. Par exemple, une cimenterie d’un million de
tonnes par an va émettre un total de 2 milliards de Nm3 de fumées.
Si on remplace 25 % du combustible
traditionnel par des déchets assimilés aux déchets ménagers, il faudra environ
100 000 tonnes de déchets. Celles-ci dégageront environ 600 millions de Nm3
de fumées qui se trouveront dilués dans le total des 2 milliards de Nm3.
Il s’ensuit que la pollution atmosphérique en provenance des déchets sera
divisée par 3,33 !
C’est la raison pour laquelle les
cimentiers prétendent qu’il n’y a pas lieu de prévoir d’autres dispositifs de
traitement de fumée, s’ils brûlent des déchets… Au surplus, il ne faut pas
oublier que certains métaux lourds se vaporisent à des températures relativement
basses et que certains d’entre eux partiront à la cheminée sous forme de
vapeur (mercure et plomb, notamment).
Pour économiser du
combustible traditionnel onéreux, et surtout pour se faire payer leur
destruction, les cimentiers envisagent d’incinérer des déchets combustibles
solides broyés. Certaines cimenteries brûlent déjà des farines animales ou
des pneus usagés…
Mais il est évident
que de tels déchets solides broyés ne peuvent pas être injectés dans les
brûleurs à fioul ou à gaz. Il faut donc les introduire par un système de sas, à
l’une ou à l’autre extrémité de la partie tournante du four (le schéma, en
début de document, précise les températures de la matière et du gaz à ces deux
endroits).
Si on introduit les
déchets du côté du brûleur, ils tomberont dans la matière, en clinkérisation à
1400 °C et sortiront tout de suite dans le refroidisseur. La certitude qu’ils
auront totalement été brûlés et transformés en produits minéralisés n’est pas
garantie. Il faut savoir qu’un mélange aussi hétérogène de produits à
incinérer, de surcroît plus ou moins humide, se traduit par une combustion
aléatoire compte tenu que les produits doivent être séchés, puis gazéifiés
avant de libérer leur énergie thermique par inflammation des gaz.
Le séchage et la
gazéification sont endothermiques et refroidissent le milieu avant de
commencer à produire de l’énergie thermique. En ce point d’introduction dans le
four, il pourrait en résulter une mauvaise clinkérisation et des imbrûlés
toxiques qui, partant avec le clinker refroidi, se retrouveront dans le ciment.
Il ne faut pas oublier que la température de flamme des déchets dépend de leur
PCI (Pouvoir calorifique inférieur) qui ne représente, au plus, que le quart du
PCI du fioul. Il s’ensuit que la combustion des dits déchets risque de diminuer
la température de la matière à l’endroit précis où il faut qu’elle soit la plus
élevée. Ne pas oublier, non plus, que des déchets aussi hétérogènes nécessitent
un excès d’air important (jusqu’à 110 %), ce qui fait aussi baisser la
température de la flamme, ainsi que le rendement thermique.
À l’inverse, si les
déchets sont introduits à l’autre extrémité du four tournant, ils traverseront
très rapidement le flux de gaz chauds à 900 °C, pour chuter dans la matière,
dont la température n’est que de 700 °C. Il faut savoir que l’échange thermique
entre des gaz chauds et de la matière solide nécessite une différence de
température d’au moins 200 à 250 °C, attendu que c’est précisément le plus
mauvais cas d’échange connu. Les gaz qui se dégageront les premiers des déchets
mélangés seront entraînés dans le flux de fumée vers les zones de plus en plus
froides du circuit des gaz, sans jamais avoir atteint les 850°C réglementaires
durant 2 secondes, comme exigé par l’arrêté du 20 septembre 2002.
Quant à l’incorporation de mâchefers
d’usines d’incinération dans la matière crue, elle ne semble pas avoir d’autre
justification que la volonté de se faire rémunérer pour débarrasser les
incinérateurs de leurs mâchefers. En effet, l’utilisation actuelle de
mâchefers en technique routière est tellement critiquable qu’elle ne pourra
longtemps perdurer.
S’agissant d’un produit aussi pollué
et incertain, l’intérêt technique pour les cimentiers est loin d’être prouvé.
Or, nous savons que les rares entreprises de T.P. qui utilisent des mâchefers,
ne le font que par intérêt économique. Les mâchefers pris en sortie des
plates-formes de traitement sont enlevés pour quelques € seulement la tonne et
le transport bénéficierait de primes conséquentes de l’État, au titre de l’aide
à la valorisation matière…
Dans de telles conditions, on
comprend mieux l’intérêt des cimentiers pour utiliser des mâchefers aussi
rémunérateurs…
Ces mâchefers, bien entendu, sont
chargés en métaux lourds et en dioxines. Ils remonteront avec la matière crue
le flux de gaz chaud depuis son point le plus froid (250 °C) jusqu’à son
point le plus chaud (1700 °C). Il s’ensuit que les mâchefers, broyés avec
la matière crue, libéreront leurs polluants gazeux au fur et à mesure qu’ils
atteindront les températures favorables à leur libération et ceci bien avant
d’atteindre la température obligatoire de 850 °C.
Quant à la qualité du ciment, il
importera qu’au titre de la traçabilité des produits, les cimentiers précisent
bien à leurs clients qu’ils leur fourniront un ciment « aux mâchefers
d’ordures ménagères » (par exemple un CPAMIOM ou Ciment Portland
Artificiel de Mâchefers d’Incinération d’Ordures Ménagères !). Ce sera,
soyons-en sûrs, un argument de vente particulièrement convaincant pour la
clientèle…
Le diagramme de croisement des flux
ci-dessous explique l’incohérence de la combustion de déchets et l’utilisation
de mâchefers d’incinérateurs d’ordures ménagères en cimenterie.

En cimenterie, le procédé mis en
œuvre vise essentiellement à cuire le mieux possible le clinker, sans trop se
soucier de la dépollution des gaz de combustion. Il faut dire qu’en brûlant du
fioul lourd (généralement de basse qualité pour en minimiser le coût, donc
chargé en métaux lourds et en souffre), le principal polluant émis est le SO2.
Celui-ci se trouve en partie neutralisé par la matière basique qui traverse le
four et ceci plus particulièrement au niveau du préchauffeur à cyclones où le
mélange du gaz et de la matière est plus intime. C’est la raison pour laquelle
le traitement des fumées se limite, le plus souvent, à un électrofiltre qui ne
capte que les particules solides.
Dès l’instant où l’on
incinère des déchets à la composition incertaine et fluctuante, donc de nature
à générer des molécules toxiques, le problème devient différent et mériterait
la mise en œuvre de méthodes de dépollution plus pertinentes qu’une simple
dilution dans un volume quatre fois plus grand !
À l’inverse, un
incinérateur de déchets ménagers vise avant tout à limiter la pollution atmosphérique
résultant de la combustion, notamment en garantissant la température des gaz
de combustion.
Les mâchefers, quant à
eux, ne font l’objet d’aucune garantie et la circulaire du 9 mai 1994, qui
réglemente la « valorisation » des mâchefers, ne reste encore qu’un
document provisoire qui comporte de nombreuses incohérences, incohérences
toujours non corrigées depuis plus de dix ans !
Le schéma ci-dessous
représente les flux de gaz et de matière dans un incinérateur à grille, dite
moderne. C’est aujourd’hui le plus utilisé à cause de sa souplesse
d’exploitation, mais ce n’est certainement pas le meilleur pour la qualité
déplorable de ses mâchefers : il n’y a aucune imposition de température
pour les mâchefers en sortie de four, le contrôle des imbrûlés s’effectue à 500
°C !.

Conclusion :
La combustion en cimenterie de déchets divers et
l’adjonction de mâchefers d’incinérateurs dans la matière crue ne sont motivées
que par l’aspect économique, à l’exclusion de toutes considérations de
protection de l’environnement et de la santé publique.
On pourrait également
y deviner la pression des services de l’État pour caser, coûte que
coûte, les déchets hautement toxiques de l’industrie et surtout les mâchefers
d’incinérateurs, dans des conditions économiques acceptables, quitte à occulter
par des affirmations techniques spécieuses, les réels dangers de la
méthode !
Maurice
SARAZIN, vice-président de l’APPEL -- Décembre 2005