Le traitement écologique des déchets

Maurice Sarazin





Préface

La gestion des déchets ménagers est à la charge des communes qui, en fait, se contentent de les collecter et de s’en débarrasser (décharges, incinération). Même quand elles en ont la volonté, dans l’état actuel de la production et vue la déficience des filières de recyclage, c’est une mission qu’elles ne peuvent pas accomplir de façon satisfaisante, face à une production de déchets ménagers en constante augmentation en France (180 kg/an/habitant en 1975, 416 kg aujourd’hui [1998]). Ce n’est ni une fatalité, ni un hasard : la logique économique actuelle nécessite surproduc­tion et gaspillage.

Au nom de la beauté, de l’attrait, du plaisir, les produits (y compris pharmaceutiques !) sont commercialisés dans de multiples formules, avec des emballages sophistiqués parfois plus onéreux que leur contenu. Tout cela n’a qu’un but : faire acheter. La surenchère dans ce domaine est à l’image de la « guerre » économique : absurde et coûteuse, utilisant de façon massive (entre autres) le suremballage et les dépliants publicitaires, qui génèrent une part non négligeable des déchets.

La première mesure sensée à prendre en matière de gestion des déchets serait ainsi de mieux adapter les produits aux besoins et aux intérêts des usagers. Par exemple, arrêter de fabriquer des articles jetables, à usure rapide ou sans service après-vente ; ne plus modifier sans cesse et sans raison les modèles (pièces automobiles…) au nom d’une diversification et d’une richesse de choix qui ne sont que fictives.

L’absence de normalisation, la multiplicité des emballages (bouteilles et flacons en particulier) s’opposent au système des consignes ; ce serait pourtant une façon efficace et intelligente de réduire massivement à la source la production de déchets, en particulier les problématiques bouteilles en plastique qui prolifèrent à mesure que la qualité de l’eau du robinet dégénère.

À toutes ces mesures qui permettraient de diminuer la quantité de déchets, il faut ajouter une règle fondamentale qui, tôt ou tard, s’imposera : à chaque article fabriqué et commercialisé doit correspondre une filière de recyclage opération­nelle. En pensant dès le départ au recyclage, nous éviterons de produire des déchets irrécupérables.

Rappelons également que la notion de déchet est relative : ce qui est jeté par l’un peut encore servir à d’autres. Le recyclage, c’est aussi la réutilisation après éventuelle restauration des articles récupérés (vêtements, meubles, appareils ménagers…) ou encore la valorisation de sous-produits d’une activité (déchets verts, sciure…).

Le traitement écologique des déchets, tel qu’il va maintenant être exposé, constitue donc l’approche ultime d’un problème dont il est indispensable de repenser toutes les données, sous peine de ruiner la pertinence et l’efficacité des solutions préconisées.

Robert Latapy





Introduction

Selon l’ADEME, les déchets ménagers et assimilés se décomposeraient comme suit (valeurs connues de 1993) :




Dans un premier temps, il serait bon de savoir si ces chiffres résultent de l’analyse d’une poubelle réelle après plusieurs jours de confinement, ou de la pesée de chacun des constituants avant leur mise en poubelle : en effet, la masse des produits fermentescibles humides avant leur mise en poubelle est plus importante qu’après plusieurs jours de confinement, à cause de l’évaporation et de la migration de l’humidité dans les constituants hydrophiles, tels les papiers, cartons et textiles.

Ceci étant posé, chacun de ces composants n’est pas, de par sa nature, toxique ou générateur de nuisances ; l’erreur au niveau des ménages est de les jeter en vrac dans une même poubelle où ils peuvent s’y côtoyer plusieurs jours avant que celle-ci ne soit sortie pour être collectée, et durant cette période de confinement, les déchets se polluent mutuellement. Les fermentescibles (épluchures de fruits et légumes, déchets alimentaires, etc.), qui contiennent à eux seuls la quasi-totalité de l’humidité de la poubelle, laissent migrer leurs jus dans les composants spongieux tels que les papiers & cartons, les textiles et les éléments fins.

La première réaction de fermentation est l’acidogénèse, qui produit un jus acide attaquant les métaux, les encres d’imprimerie et certains composants fins pour générer des sels toxiques. Cette réaction en vase clos, irréversible, va générer des gaz malodorants (hydrogène sulfuré, notamment), du méthane et du gaz carbonique.



C’est la fraction fermentescible qui, bien qu’intrinsèquement non toxique, rend toxiques d’autres composants qui ne le sont pas en eux-mêmes ; elle sera alors polluée à son tour par les composés chimiques résultant de l’attaque acide des autres fractions.





Les déchets fermentescibles

En matière de collecte sélective, il faut donc prévoir un premier conteneur individuel spécifique pour cette fraction fermentescible à laquelle seront ajoutés les papiers d’essuyage maculés par du fermentescible (Essuie tout par exemple), les tontes de gazon et tailles de jardin le cas échéant ; ce conteneur sera spécialement conçu à cet usage : grille d’aération à 20 cm du fond, bouches d’air à grillage fin à la partie inférieure et sur le couvercle, panier interne permettant à l’air de contourner la masse des déchets ou ailettes verticales sur la paroi interne. Ce genre de conteneur spécifique est fabriqué par de grands producteurs et est couramment utilisé, depuis des années, dans certaines régions d’Allemagne.

Ce conteneur n’est collecté que tous les 8 à 15 jours, car on constate une forte diminution du volume et de la masse des déchets au fil du temps, entraînant une économie importante sur le coût de la collecte. C’est le début de la fermentation aérobie exothermique, due à la bonne ventilation, qui produit l’évaporation du liquide et la décomposition des produits fermentescibles.

Ce fermentescible est traité après collecte dans des unités de compostage où des agents structurants tels que des élagages forestiers viennent faciliter l’aération des tas et apporter le carbone nécessaire à une bonne fermentation. Il peut également être traité dans une unité de méthanisation pour y produire du méthane et un amendement organique similaire au compost.

Pour les particuliers disposant d’un jardin, il est possible de prévoir un composteur individuel du commerce pour qu’ils traitent eux-mêmes la fraction fermentescible de leurs déchets, y compris les déchets verts de leur jardin ; ils disposeront ainsi d’un amendement organique gratuit pour éviter à leur terrain de perdre son humus. Toutefois, le choix du composteur doit être judicieux et son utilisation sérieusement suivie. Notamment, ce type de compostage à petite échelle ne permet pas d’atteindre une température suffisante du compost pour le pasteuriser. Si certaines dispositions ne sont pas prises, il peut apparaître une prolifération de larves d’insectes et autres germes indésirables dont des graines de plantes parasites. Pour y remédier, il convient d’isoler thermiquement les parois externes du composteur, avec des moyens bon marché tels que des bottes de pailles, qui ont le mérite de laisser passer l’air et d’éviter le refroidissement du composteur ; celles-ci seront renouvelées de temps en temps, la paille dégradée étant alors intégrée au compost où son apport de carbone sera appréciable.

Dans le compostage à grande échelle, le rapport entre le volume du tas et sa surface extérieure est favorable à l’obtention d’une température élevée au cœur du tas (65 à 75° C), qui pasteurise le compost. Les retournements successifs des tas par des engins appropriés font qu’en fin de compostage, la totalité du compost produit a atteint cette température de pasteurisation.

Pour en terminer, précisons qu’un compostage bien conduit ne dégage pas d’odeurs.





Les produits secs

Il faut ensuite installer un deuxième conteneur pour les produits secs et recyclables. Ces produits non pollués par les jus des fermentescibles seront acheminés vers un centre de tri en vue de leur réutilisation industrielle. Il faut noter un aspect particulier des papiers et cartons, qui sont à la fois recyclables et éventuellement fermentescibles, s’ils ne sont pas imprimés avec des encres toxiques. Il sera sans doute indispensable d’en traiter une bonne partie avec les fermentescibles, car leur recyclage à 100 % ne semble pas éternellement possible, à cause de la détérioration des fibres par le malaxage lors de la préparation des pâtes à papier. Les spécialistes pensent que 20 à 25 % maximum de carton recyclé est admissible dans la fabrication du carton neuf.





Les autres déchets

Un troisième conteneur recevra les déchets non recyclables. Il s’agit par exemple des papiers imprimés souillés par des déchets alimentaires, des déchets composites tels que tétrabriks, vieux jouets usés, de la porcelaine cassée, des stylos vides, des éléments fins (balayures notamment) et autres déchets similaires. Ces déchets non recyclables, après une formation suffisante des populations à la collecte sélective et la volonté des pouvoirs publics de réduire à la source leur quantité, seront en nette régression. Ils seront acheminés en centre d’enfouissement technique de classe 2 conforme à la loi, où ils seront rejoints par les refus éventuels des centres de tri.

L’incinération, trop polluante et très onéreuse, est à proscrire à cause des risques mal maîtrisés et mal connus qu’elle induit. Le principe de précaution prévu dans la loi impose de rejeter cette solution.



En ce qui concerne les déchets dits toxiques des ménages (piles usagées, batteries automobiles, huiles de vidange, restes de peintures, de produits de nettoyage et autres produits similaires), il conviendra soit de les retourner chez les vendeurs qui seront tenus de les reprendre et de les faire traiter par les fabricants ou par des industriels spécialisés, soit de les déposer en déchetterie dans des réceptacles spéciaux. De plus, l’obligation de produire « propre » doit légalement s’imposer aux producteurs mais également faire l’objet d’une surveillance stricte par les services décentralisés de l’État. Le chantage à l’emploi, ou autre habituelle compromission, doit définitivement disparaître si on veut continuer à vivre sur cette planète. Il importe, comme le préconise la loi, que les produits vendus au public soient par nature non toxiques.



Des conteneurs collectifs de proximité destinés à recevoir le verre, les grands cartons d’emballage, les déchets métalliques moyennement encombrants, etc., seront mis en place en remplacement des poubelles à roulettes que certaines municipalités commencent à supprimer ; constituant de petites déchetteries, ils ne doivent pas être à plus de 200 mètres de l’usager le plus éloigné.

La collecte sélective est également possible dans les immeubles (habitat vertical) par l’emploi de vide-ordures sélectifs appropriés ; un exemple de ce type d’application est en fonctionnement depuis deux ans à Béziers (Hérault), et donne des résultats satisfaisants.

Les déchetteries de grande capacité seront principalement prévues pour les encombrants et pour les apports volontaires en grandes quantités des particuliers (nettoyage annuel du domicile, des greniers, des remises, etc.) ; les artisans et commerçants, non collectés autrement, y apporteront également leurs déchets.

Elles ne doivent en aucun cas constituer le seul moyen de collecte sélective des particuliers ; leur grand éloignement inciterait ceux-ci à tout jeter dans le seul conteneur collecté à leur porte. Certaines municipalités qui ont opté prématurément pour des incinérateurs trop grands dissuadent le citoyen de faire de la collecte sélective en le contraignant à transporter dans les grandes déchetteries les déchets recyclables qu’il aura triés à son domicile ; le citoyen âgé ou dépourvu de moyen de locomotion en sera réduit à jeter en vrac la totalité de ses déchets dans l’unique conteneur mis à sa disposition, et le tout ira à l’incinérateur !



Les boues des stations d’épuration des eaux usées ne doivent pas être traitées par compostage en mélange avec des élagages, comme certains projets actuels prétendent le faire. En effet, ces boues, presque toujours contaminées par des métaux lourds, produisent un compost inutilisable en agriculture, son seul éventuel débouché. Il est par ailleurs dommageable de consommer des produits ligneux carbonés propres, issus de l’élagage forestier, pour finalement les rendre inutilisables avec les boues, au lieu de les mélanger à la fraction fermentescible des ordures ménagères.

Il faut prendre le problème en amont et rechercher les causes de la présence de toxiques dans les eaux résiduaires urbaines. C’est à ce prix seulement que l’on pourra valoriser ces boues. Les produits lessiviels et autres nettoyants doivent être surveillés et les rejets liquides de l’artisanat et de la petite industrie contrôlés avant leur rejet aux égouts.





Une législation non respectée ?

Rappelons que la loi du 13 juillet 1992 (qui impose la suppression des décharges d’ordures ménagères brutes en 2002) n’est pas incompatible avec ce qui précède ; toutefois, rappelons également que la loi de 1975, qui réglementait déjà sévèrement les décharges de classe 2, n’a jamais été vraiment appliquée. Un étrange laxisme semble saisir les services décentralisés de l’État quand il s’agit de faire appliquer les lois de la République sur la protection de l’environ­nement. Tout un chacun, à cause de ce laxisme, associe les décharges d’ordures brutes à une image déplorable de paysage pollué par des sacs plastiques s’envolant d’un magma hétérogène et multicolore générateur de mauvaises odeurs, survolé par des myriades de mouettes et autres oiseaux charognards, sans oublier l’infestation par les rongeurs et les insectes.

Pourtant, une décharge conforme à la loi de 1975 ne doit présenter aucune des nuisances exposées ci-avant. Le tas de déchets ne doit pas être visible, car l’exploitation doit se faire par casier où les déchets sont compactés par couche, dès leur arrivée, et recouverts de terre tous les jours ; quand un casier est plein, il doit être recouvert de terre végétale et engazonné. Des puits de captation du méthane doivent être prévus et ce gaz doit être brûlé au fur et à mesure dans des torchères, ou, mieux encore, valorisé sous forme d’électricité dans des groupes électrogènes à biogaz.

Il faut croire que le lobby de l’incinération, qui est souvent le même que celui qui exploite les actuelles décharges illégales, s’est fait voter les lois nouvelles qui lui permettent aujourd’hui (en les interprétant à sa façon) de nous encombrer d’incinérateurs encore plus polluants que la plus mauvaise des décharges !

Bien entendu, les règlements s’appliquant aux incinérateurs ne seront pas mieux respectés que ceux afférents aux décharges, mais le bénéfice n’en sera que plus juteux ! La législation aura de bonnes raisons de s’aggraver au fur et à mesure que d’autres nuisances de l’incinération seront mises en évidence par les scientifiques. À chaque fois, des installations nouvelles de dépollution seront ajoutées, rendant ainsi de plus en plus complexe, fragile et onéreuse, cette technique illusoire qui ne fait que créer des problèmes sans en résoudre aucun…



Globalement, la filière de traitement écologique décrite ci-dessus est réalisable et réalisée plus ou moins complètement ici ou là, tout en demandant un investissement bien inférieur à celui de l’incinération et générant infiniment plus d’emplois.

Mais le traitement écologique des déchets est hélas loin d’être la règle car il n’intéresse ni les industriels qui ont plus à gagner en continuant à produire n’importe comment (le principe du pollueur-payeur ne faisant que leur ouvrir de nouveaux marchés), ni les élus qui invoquent la difficulté d’une collecte sélective des déchets et la complexité du recyclage (il n’y a de pires sourds que ceux qui ne veulent rien entendre !).

À l’évidence, si la population veut éviter la prolifération d’incinérateurs coûteux et polluants, il faudra non seulement être des consommateurs vigilants en sélectionnant des produits recyclables, en triant ses déchets, mais également en agissant (y compris en rejoignant les associations qui luttent dans ce sens) pour exiger qu’une politique cohérente et globale soit mise en place, tant au niveau local qu’au niveau national.

En ces temps de crise et de chômage, on comprend difficilement les politiques incondi­tionnels de l’incinération, que l’on pourrait ainsi suspecter d’être plus sensibles aux bénéfices du lobby de l’incinération qu’à une réelle diminution du chômage.


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